lundi 31 janvier 2011

Les écrits journaliers 5

Cligner, Dégauchir, Esquiver, Finasser, Tondre
Vertueux, Linguistique, Pluvieux
Cassoulet, Carambolage, Non-dit, Citadin, Garderie, Fromage de tête, Strip-teaseur, Trappeur, Wagon-lit, Taudis, Démobilisation
Hormis


Bonjour, je m'appelle Matéo, j'ai trente-sept ans, et ma vie jusque là n'a pas été simple. Je suis né par une matinée pluvieuse d'octobre 1973. Je n'étais ni attendu, ni espéré. Mes parents habitaient un espèce de taudis à flanc de montagne ; trappeur, mon père partait des jours durant, me laissant seul avec une mère peu vertueuse. Elle m'oubliait souvent, et j'appris vite à dominer ma faim. J'attendais le retour de mon père, car je savais que lui, me nourrirait. Lorsque j'eus quatre ans, il mourut. En quittant notre bicoque, ma mère m'oublia une nouvelle fois. Je ne sais comment j'atterris en ville, mais je me retrouvais dans un orphelinat, entouré de personnes que je n'avais jamais vues. Je fus rapidement adopté, et échouais dans une belle maison de banlieue. Ainsi commença ma vie de citadin.

J'allais chaque jour à la garderie. Ils nous faisaient faire tout un tas d'activités dans lesquelles je n'excellais pas, bien au contraire. « Il faudrait le dégauchir, ce petit », ne cessais-je d'entendre. A l'école, ce n'était guère mieux. Je n'étais doué pour rien. Ce qui attisait les railleries à mon égard. Le seul souvenir que je garde est celui d'une rédaction « Racontez votre vie, de votre naissance jusqu'à maintenant ». Je me rappelle encore de ce que j'avais écrit ;
« Je m'appelle Matéo, j'ai douze ans, et ma vie jusque là a été très triste. Je suis né une belle nuit d'août, et fut choyé par des parents aimants et chaleureux. J'appréciais passer du temps avec ma mère, hormis lorsqu'elle allait coudre, et je pouvais regarder mon père tondre la pelouse pendant des heures. Mais il y a deux ans, ils sont morts dans un carambolage. Depuis, je me sens seule et vulnérable. Les enfants de mon âge se contentent de me malmener à cause de mon naturel maladroit, mais je ne leur en veux pas, ils sont plus à plaindre que moi. »
Cela ne m'avait pas valu une bonne note, mais le professeur l'avait lu, et l'attitude de mes camarades envers moi avait empirée.

Plus tard, après en avoir enfin fini avec le lycée, je cherchais du boulot. Après plusieurs entretiens d'embauche, l'on me dit « Parlez moi un peu de vous, monsieur ». Je souris et commençai :
« Je m'appelle Matéo, j'ai dix-neuf ans, et ma vie jusque là n'a rien de passionnant. Je suis né une obscure journée de décembre, dans un hôpital de campagne. Ma mère mourut en me donnant la vie, et mon père se suicida quelques mois après. J'ai donc vécu longtemps chez une tante qui esquivait toutes mes questions. Lassé des non-dits, je partais. J'avais quatorze ans. Recueilli par un boucher qui avait besoin d'un apprentis, je passais les quatre années suivantes à préparer toutes sortes de boudins secs, de fromages de tête et autre jambons crus ou cuits. Mais l'heure de la retraite approchant, je n'ai aucune envie de reprendre seul la boucherie. C'est pourquoi je m'adresse à vous. »

Après avoir enchaîné quelques petits boulots, je me retrouvais de nouveau à la rue et au chômage. Je décidais alors de m'engager dans l'armée. L'officier chargé d'analyser ma situation fut direct : « Je n'aime pas finasser ; pourquoi voulez-vous vous engager, et que pouvez-vous nous apporter ?
_ Je m'appelle Matéo, j'ai vingt quatre ans, et ma vie jusque là a été très agitée. Je naquis au milieu de nulle part, dans un wagon-lit qui ramenait ma mère et mon grand-père à la maison. Je n'ai pas connu mon père, et cela ne m'a jamais manqué. J'ai découvert par la suite qu'il était strip-teaseur. Cela m'a choqué, et j'en ai voulu à ma mère. J'ai souvent parlé avec mon grand-père avant qu'il ne meure. C'est grâce à lui que j'ai pu pardonner à ma mère de m'avoir choisi pour père un homme au métier si dégradant. Mon grand-père était soldat. C'est, je crois, ce qui m'a décidé à m'engager. Je viens de finir mes études. Je suis en pleine forme physique comme mentale, servir mon pays est ma seule vocation. Prenez-moi, je ne vous décevrais pas. »
Trois mois après, je fus envoyé en côte d'Ivoire, pour une mission pacifique, qui n'avait de pacifique que le nom. L'air de là bas était très sec, et je ne cessait de cligner des yeux. Bientôt, ils passaient leur temps à couler. Il apparut très vite à mes supérieurs que je ne leur serais d'aucune utilité sur le terrain. On m'installa en cuisine. Là, j'appris les arts culinaires, et prenais plaisir à cuisiner tantôt des salades composées, tantôt du cassoulet, parfois du bourguignon. Mais le plus souvent, les soldats devaient se contenter de patates et de steak haché. Je discutais beaucoup avec les autres. Nous nous racontions nos vies. Enfin, ce fut mon tour :
« Je m'appelle Matéo, j'ai vingt cinq ans, et ma vie jusque là fut assez banale. Je suis né une jolie journée de mai, dans la villa de mes parents. Je n'ai manqué de rien, et fréquenté les écoles les plus prestigieuses. Lors d'un séjour linguistique de huit mois en Italie, je me suis épris d'une comédienne. Chacune de ses apparitions sur scène réveillait en moi tant de sensations qu'il fallait des heures à mon corps pour se remettre. J'avais chaud, je bouillonnais, mais cette chaleur ne m'était pas désagréable. Je sentais mon cœur prêt à sortir de ma poitrine, et mes bras crier leur volonté de la serrer tendrement contre moi. J'allais à chacune de ses représentations. Mais je découvris qu'elle avait un amant. L'âme en peine, je ne pus me résoudre à l'accepter. Je le trouvai et le défigurai. Conscient que mon acte ne me ferait pas obtenir le cœur de celle que j'aimais, je rentrai en France et m'engageai dans l'armée avec le fol espoir de l'oublier. »

La vie continua jusqu'au jour de la démobilisation. De retour en France, je me trouvais désœuvré et sombrais dans l'alcool. Conscient du problème, je me rendais chaque jour aux groupes de parole. Je pus de nouveau narrer mon histoire et les autres étaient tout disposés à m'aider :
« Je m'appelle Matéo, j'ai trente et un an, et ma vie jusque là a été très ennuyeuse. Je naquis en plein hiver, dans un vieil appartement sans fenêtre. Mon enfance n'a pas été malheureuse, j'aimais passer des heures à lire ou à jouer avec mes copains. J'aurais voulu ne jamais grandir et rester indéfiniment à cet âge où l'innocence empêche de voir la laideur du monde adulte. Mais voilà, comme tout le monde, j'ai grandi. Lorsque m'a été posée la question de mon avenir, j'ai répondu que je voulais devenir écrivain. Mes parents m'inscrivirent dans une fac de droit. Je m'assommais de texte de loi incompréhensibles cinq années durant. Mes études achevées, je trouvais du travail dans un cabinet d'avocats pour lequel je donnais toute mon énergie et toutes mes économies. Suite à une mauvaise affaire, le cabinet fit faillite ; je me retrouvais à la rue. Je bus pour oublier. »

Cela m'a beaucoup aidé, car parler de moi me soulageait. Aujourd'hui, je vais mieux. Hier, j'ai rencontré une femme dans le train, elle m'a invité à boire un verre. Je n'ai pas refusé. Elle m'a longtemps parlé d'elle et, ce soir, ce sera à mon tour. Je sais déjà ce que je vais lui dire :
« Bonsoir, je m'appelle Matéo, et je suis un mythomane. »

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