mardi 1 février 2011

Les écrits journaliers 6

Orang-outan
Eclogite
Trapu
Bariolé
Croque-mort


Lorsqu'on lance un dé bien équilibré, on peut obtenir un, deux, trois, quatre, cinq ou six. Ce sont les six cas possibles, les six éventualités.

Ce matin, en allant au lycée à reculons, comme chaque jour, je suis tombée sur un petit homme trapu qui m'a tendu un dé à six faces. « A chaque face, sa surprise ». Instinctivement, je le pris, et continuai ma route. La matinée s'étira, longue, pesante, sans rien de particulier. Ce n'est que plus tard, alors que je sombrais dans un ennui des plus profond duquel il aurait fallu un miracle pour me tirer, que je me souvins du dé. Sorti de ma poche, il dégageait une chaleur rassurante entre mes doigts. J'hésitais à le lancer tant il m'intriguait. Les scénarios les plus fous naquirent dans mon esprit. Je me vis le lancer, obtenir un deux.
« Toc, toc, toc »
« Bonjour madame ! Je cherche mon orang-outan, ne l'auriez-vous pas vu ?
_ …
_ Il s'est échappé, voyez-vous. Oh ! Vous faites les probabilités ! C'est tellement intéressant ! Lancez un dé, par exemple. La probabilité de faire un sept est de zéro ah ah ah ! Bha oui, un dé a six faces ! Eh eh ! »

Sans même me poser des questions sur les éventuelles conséquences qu'un nouveau lancé aurait, je lâchai le dé. Trois. Cette fois-ci, c'est une nuée de mouettes bariolées qui arriva. Elle s'acharna sur les fenêtre, les fit céder. Elles envahirent la pièce. La panique générale qui s'empara de mes camarades m'amusa hautement. Loin de les aider, je me contentai de relancer le dé. Les oiseaux se mirent en rang et formèrent deux espèces de boucles qui tournaient dans des sens opposés, formant une sorte de symétrie autour d'un axe invisible. Intriguée par ce manège, je laissai tomber une nouvelle fois le dé. La prof muta en savant fou.
« Saperlotte ! Mais quelle magnifique zone de subduction avez-vous là ! Permettez ? »
Sous le regard médusés des autres élèves, j'acquiesçais.
« Oh là là là là là là ! Imaginez un seul instant que je mette une couche superficielle au dessus, et nous aurons reproduit admirablement le trajet du magma sous nos pieds, et ce avec des... Mouettes multicolores ! Mes jeunes amis, c'est formidable ! Ne vous attendez-vous pas à voir toutes sortes de basalte, granite, et autres éclogite se former ? On s'y croirait presque ! Et regardez, ici c'est ce que l'on appelle un point chaud, c'est ce qui fait naître... »

Quatre. Le savent poussa un cri et tomba, raide, sur le sol. Ey ! Il n'avait qu'à pas m'assommer de ses cours inutiles et ennuyeux. Dans les secondes qui suivirent, chacune des mouettes s'écrasa aux côtés du premier cadavre. Une fois que le sol en fut jonché, on toqua à la porte. Un homme minuscule coiffé d'un haut de forme et vêtu de noir se présenta. Il s'agenouilla auprès des morts et commença son office. Chaque défunt était mesuré, puis, d'un claquement de doigt, était enfermé dans un cercueil qui s'enflammait aussitôt, répandant dans la pièce une odeur de chair brûlée désagréable. Une fois que toutes les mouettes et le savant eurent disparus, il se tourna vers moi et me tendit une carte.
« Jean Dor
Croque-mort »

Jean Dor... Il portait bien son nom, celui-là. L'idée que ce nom pourrait être l'une de mes inventions me traversa l'esprit. Mais avant que je ne m'y attarde, je décidai de relancer le...
« ANNAAAAA !! »
Mon regard vide dû confirmer que je n'avais rien écouté.
« … Ce n'est pas comme ça que tu auras ton bac. Bon, qui peut répondre ? »
Dépitée, je regardais le petit dé dans ma main. Après l'avoir serré, je le lançai. Six... Rien. Il ne se passa rien. Il ne se passe jamais rien.

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