samedi 26 mars 2011

Bienvenue

« Bienvenue ». Seul ce mot fut prononcé. La porte se referma, et elle resta plantée là, interdite, seule, perdue. Les murs, blancs et couverts de mousse, ne contrastaient pas avec le lit qui semblait n’être qu’un matelas posé à même le sol, couvert d’une couette dont la housse, elle aussi, était d’une blancheur immaculée. Il n’y avait ni meuble, ni fenêtre. Elle n’avait pas pu, non plus, emmener d’affaires. Elle ne portait même pas ses vêtements ; simplement une blouse, originalement blanche.

« Alors c’est ça… L’hôpital psychiatrique. »

Comment avait-elle pu échouer là ? Elle n’était pas folle, non, loin de là. Elle n’était pas dangereuse non plus. Enfin, pas exactement. Elle souffrait de « trouble dissociatif de l'identité ». Oh, ce n’était pas une grande nouvelle ; cela faisait des années qu’elle le savait. Mais elle préférait appeler ça « schizophrénie », c’était plus court. Et sa schizophrénie ne l’avait jamais dérangée, car elle n’était pas de celles qui rendent le sujet violent, dangereux, instable. Non, la sienne était plus douce, plus enfantine…

Tout cela avait commencé il y a de cela plusieurs années, le jour de ses dix-huit ans. En réalité, ce n’était pas elle qui s’en était rendu compte, mais Charlotte, sa meilleure amie. Alors qu’elles discutaient tranquillement dans la chambre de cette dernière, sa personnalité changea brusquement, à tel point que Charlotte cru tout d’abord à une blague. Ce n’est qu’après, lorsque la situation redevint normale et qu’Anna affirma n’avoir aucun souvenir, que les doutes apparurent. Ce n’était que la première de ses nombreuses apparitions. Au début, c’était seulement dans son sommeil. Elle se réveillait sans être elle-même, mais se rendormait aussitôt. Si quelqu’un la dérangeait à ce moment-là, ce n’était pas Anna qu’il avait en face de lui, mais bien son autre personnalité. Charlotte en fit plusieurs fois l’expérience, parlant inlassablement à l’autre, pour tenter de comprendre, pour tenter de guérir. Mais rien n’y faisait, et cet être enfantin revenait de temps en temps.

Lorsqu’Anna et Charlotte furent séparées, le mystère tomba peu à peu dans l’oubli. Pour n’alerter personne, Anna n’en parla plus, répondant évasivement aux questions de son amie, lorsque cette dernière relançait le sujet. Mais la réalité était tout autre, et Anna commençait à s’inquiéter. Il ne lui arrivait jamais d’avoir des trous noirs dans la journée, mais elle se sentait souvent sur le point de « basculer ». Le plus déstabilisant, pour elle, était de s’endormir à un endroit pour se réveiller autre part. Et ça, c’était de plus en plus fréquent. La fatigue s’accumulait étrangement, mais elle comprit vite d’où elle venait ; la nuit, elle ne dormait pas, c’était l’autre « elle » qui bougeait. Cependant, plus la fatigue augmentait, plus il lui était difficile de rester elle-même dans la journée.

Epuisée, mais surtout inquiète, elle décida d’en parler à son amie. Après de longues discussions, elles parvinrent à s’entendre sur les causes de ce dédoublement ; la peur d’Anna. La peur de grandir. Le rejet du monde adulte. Son autre « moi » n’était qu’une enfant, innocente et naïve, évoluant dans un monde bien différent du nôtre, onirique. Le monde qu’Anna, enfant, avait créé, le monde dont elle rêvait souvent. Charlotte la suivit une nuit ; elle passa son temps à toucher à tout, à tout regarder, tout goûter. Elle découvrait notre monde, comme nous l’aurions fait si nous étions arrivés dans le sien. Alors, et avec beaucoup de patience, Charlotte parla à Anna. Elle passa des heures à lui parler, à comprendre ses peurs et ses angoisses, à l’aider à les surmonter, dans le fol espoir d’aider son amie à retrouver la maîtrise totale de son être. Cependant, avant qu’elle n’y parvienne, ce qui devait arriver arriva ; une autre personne s’aperçut du problème.

Et pendant des mois, ce fut une lutte. Une lutte contre elle-même pour se débarrasser de cette « petite ». Pour ne surtout plus qu’elle apparaisse. Car elle savait que la prochaine fois, elle ne pourrait plus s’en sortir d’une pirouette. Mais cette lutte l’épuisa, et lui prit tout son temps. La nuit, elle refusait de dormir, et la journée, elle se forçait à bouger. Cela marcha un temps, mais il arrive un moment où le corps ne peut plus suivre. Lorsqu’elle s’éveilla à l’hôpital, elle savait qu’elle avait échoué. Les médecins lui firent passer des tests, un tas de tests, et le diagnostic tomba : trouble dissociatif de l'identité. La médecine étant ce qu’elle est, aucun traitement ne fut proposé. Et elle put rentrer chez elle, pas plus avancée qu’auparavant.

Mais ça ne passait pas. Bien au contraire, ça empirait. Elle voyait grandir son autre personnalité aussi vite qu’elle se voyait régresser. Elle eut bientôt peur de sortir, peur de voir du monde, ne sachant pas si c’était elle que les gens verraient, ou « l’autre ». Recluse, effrayée, sa vie ne ressemblait à rien. Jusqu’au jour où elle s’éveilla en pleine rue. Avant qu’elle ne comprenne comment elle était arrivée là, un scooter la percuta. Le choc ne fut pas violent, et ses blessures guérirent vite. Mais ses parents décrétèrent qu’elle était dangereuse, tant pour elle que pour les autres. Et peut-être avaient-ils raison, après tout. Ils n’eurent pas à batailler longtemps pour la faire interner ; la volonté de leur fille n’était qu’un vague souvenir. C’est ainsi qu’elle avait atterri dans cette pièce.

Elle s’écroula et se mit à pleurer. Épuisée par tant de larmes, elle finit par s’endormir. D’un profond sommeil duquel elle ne s’éveillerait jamais. Au final, c’était certainement le mieux… Propulsée aux cotés de celle qui était aussi elle, elles passeraient le reste de leur existence à chevaucher, côte à côte,  vagues et dragons, dans le monde onirique dont elle avait toujours rêvé.

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