lundi 16 décembre 2013

Jeux d'enfants

« On se déploie, on se déploie !! Unité 0 sur la droite, unité 1 sur la gauche, contact radio! »

Partout, des détonations, ailleurs, des explosions. La terre se soulève et s'abaisse, le vent amène des relents de sang et de sueur. Des hommes crient, des ordres ou simplement de douleur et de peur. Et chacun obéit à ses ordres, se dirigeant çà et là, au gré des indications. Mais tous, sans exception, courent à une mort certaine. Et moi je me faufile au travers des arbres, me déplaçant aussi silencieusement que possible vers la position indiquée par mon supérieur. Je dois barrer la route à l'adversaire depuis la cime d'un grand arbre. Et je dois tenir cette position coûte que coûte, peu importe le prix, car c'est certainement l'endroit le plus stratégique du flan Ouest. En courant, je m'interroge ; s'agit-il là d'un honneur que l'on m'accorde, ou d'un aller simple au cimetière ? Je préfère n'y pas songer.

L'objectif est bientôt en vue, et nos forces en place commencent à flancher. L'ennemi est trop nombreux, malgré l'avantage conféré à nos troupes par ce point surélevé. Je dois agir vite, si je veux remplir ma mission. Mais je suis seule, et les unités dont je dois prendre le commandement ont perdu toute possibilité de communication. Il faudrait que je trouve un moyen pour me signaler et leur donner des directives, mais je n'en ai aucun.
Livrée à moi même, en territoire ennemi, je dois rejoindre mes hommes, et tenir notre position. Sans quoi notre flan Ouest est perdu, et le reste de l'armée devra se replier, encore une fois.

La guerre est mal engagée, je le sais. Nous sommes trop peu nombreux, et moins entraînés que nos adversaires. Malgré tout, le désespoir n'aide pas, et tous autant que nous sommes, nous nous battons non pas pour notre propre survie, mais pour celle de nos biens, de nos familles, de nos amis, de nos amours. Tandis qu'en face, ils ne se battent que pour nos terres, et les quelques richesses qu'elles abritent. Ce n'est qu'un maigre avantage, mais chaque défaite les affectent d'avantage, et chaque victoire nous donne de l'énergie que nous n'aurions pas soupçonné.
Toute à mes pensées, j'observe les soldats ennemis. Très peu sont équipés de lunettes thermiques ; c'est ma chance. Je plonge dans un fourré, et commence à monter mon arme. Si aujourd'hui je travaille dans la brigade de renseignement, j'ai commencé ma carrière militaire en tant que tireur d'élite, et les fusils de précision sont les armes que je préfère. Je ne mets qu'une minute à m'équiper, et dès lors, je cherche les cibles importantes.

Je repère d'abord un sniper adverse qui s’apprête à débusquer nos troupes. Je l'élimine en premier. Je dispose à présent de quelques minutes avant que l'on ne se rende compte de mon forfait ; le sniper s'était isolé pour trouver un meilleur angle de tir, personne n'a pu constater sa mort. Quelques secondes supplémentaires me suffisent pour trouver le capitaine de l'escadron. Ils sont tellement confiants qu'ils laissent leur capitaine à découvert. Un sourire étire ma bouche au moment où ce dernier tombe. Cette fois, sa mort n'est pas passée inaperçue, et je m'empresse de démonter mon arme, et de prendre la fuite. Je dois impérativement rester en mouvement si je veux réussir à éliminer le maximum de têtes importantes.

Mais je n'en ai pas le loisir ; la confusion a gagné les rangs ennemis au moment où ils ont compris que le tir venait de derrière eux, et non pas de devant. Privé de leur commandement principal, les cinq pelotons se séparent. Profitant de ce flottement passager, je fonce droit devant moi, priant ciel et terre pour parvenir jusqu'à l'arbre sans être interceptée. Arrivée en vue de celui-ci, j'applique le protocole à la lettre pour me signaler.

Les hommes dont j'ai maintenant le commandement sont trop peu nombreux comparativement à ce qu'ils auraient dû être. Ils ont essuyé de lourdes pertes, et leur moral est au plus bas. Malgré tout, nombre d'entre eux m’acclament lorsque je leur annonce le capitaine adverse mort. Mais notre allégresse est de courte durée ; l'ennemi s'est rassemblé, et semble vouloir prendre d'assaut notre position.

S'ensuit alors une bataille acharnée. Grenade après grenade, tir après tir, nous perdons l'avantage. L'adversaire tombe comme des mouches, mais leur nombre le leur permet, tandis que le notre... Je n'ai plus qu'une dizaine d'hommes. La fin est proche, nous le savons tous, mais personne n'a le cœur de le formuler. A quoi bon ?

Un éclat m'atteint au bras droit, trois hommes tombent près de moi. C'est perdu. Nous n'avons aucun moyen de repli, perché comme nous sommes. Mon sang déserte mes veines, je sens les forces me quitter, mais je retarde tant bien que mal l'escalade des soldats adverses. Je dégoupille ma dernière grenade, je tirs mes dernières balles. Toutes ne touchent pas, mais lorsqu'elles font mouche, une vie est supprimée. Une sorte de tristesse mélancolique s'empare de moi, et une pensée s'impose à mon esprit. La pensée stupide que j'aurais voulu vivre encore quelques années, avoir des enfants et les voir grandir. Au lieu de ça, je meure stupidement au combat, d'une guerre qui n'aurait jamais dû avoir lieu. Aucune guerre ne devrait jamais avoir lieu. Je regarde un à un mes quatre derniers compagnons, et dans un élan de générosité mutuelle, nous nous sourions. Ce n'est ni un sourire triste, ni un sourire joyeux, mais un de ces sourires qui veut dire « à bientôt ».

Et, lasse de me battre, j'attends ma mort. Elle arrive, je le sais, je la vois. Elle monte maladroitement à l'arbre, et une tête apparaît. Elle est remplacée par le canon d'une arme. J'entends le coup partir, mais nulle balle ne me touche.

Un rire.
Trois garçons se tiennent devant moi, deux l'air enjoué, un la mine boudeuse.
La bataille est terminée, et on a perdu, une fois de plus.

« Les enfants, à table ! »  Crie une voix.
- On arrive, mamie !! » Répondent quatre voix.


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