vendredi 17 janvier 2014

Patricia - Mère d'Elise


Patricia naquit en ce jour de la première année du siècle qui allait changer à jamais la face de la France et qui serait baptisé plus tard siècle des Lumières ; le premier janvier 1700. Ses parents, de simples humains, ne se préoccupèrent que peu de cette troisième enfant qu'ils laissèrent livrée à elle même ; après tout, il ne s'agissait que d'une fille. Elle ne manqua cependant de rien : elle était la fille de chapeliers aisés qui avaient su s'enrichir sous le règne de Louis XIV et qui pourvoyaient à tous ses besoins. Jouissant d'une liberté et d'une autonomie sans réelle limite, Patricia arpenta dès l'âge de quatre ans les rues de Paris, accompagnée par Bubu, sa buse et totem. A cette époque, rien ne laissait envisager que l'enfant puisse être une fée : d'une croissance impressionnante, Patricia mesurait déjà 3,4 pieds et bien qu'elle eut parfois mal au dos, aucune aile n'avait encore pointé le bout de son nez (ou de sa membrane). Ce n'est qu'à l'aube de sa sixième que ces dernières daignèrent enfin pousser et que la croissance fulgurante de la fillette s'arrêta, à la taille impressionnante – pour son espèce – de 3,9 pieds, soit 119 centimètres.

Effrayée par les modifications physiques dont elle était victime, et ne les comprenant pas, la fillette préféra fuir, craignant la réaction de ses parents et de ses deux frères aînés. Ayant une connaissance quasi parfaite de la ville, elle n'eut aucun mal à se loger et à se nourrir auprès des boulangers qu'elle savait peu prudents. Deux ans s'écoulèrent ainsi durant lesquels elle acquit une discrétion et une dextérité sans pareil. Cependant, alors que sa neuvième année approchait à grands pas, l'hiver vint et fut le plus rude que le pays avait subit au cours des dernières années. Elise, au terme d'une rapine risquée chez un tisserand, parvint à se procurer suffisamment de couvertures pour survivre aux températures glaciales. Ce ne fut cependant pas le cas pour tous ses compagnons des rues, comme elle le constata avec tristesse et désolation lorsque les beaux jours revinrent.

Sincèrement triste pour tous ces enfants des rues qu'elle avait côtoyé durant près de trois ans et pressentant que les prochains hivers n'allaient pas être plus cléments, elle décida de quitter sa ville natale pour le Sud, où elle espérait trouver chaleur et accueil. Elle trouva l'un, mais pas l'autre.

Patricia n'aurait pas voulu que l'on s'attarde sur cette partie de sa vie, durant laquelle elle ne vit qu'horreur et désolation. Elle traversa rapidement la France, puis l'Espagne et s'embarqua clandestinement sur un bateau à destination de l'Egypte, pays dont elle n'avait jamais entendu parler mais qui était sans nul doute très accueillant.

Elle tomba de haut. Ce qu'elle découvrit dans cet Afrique du XXIIIè siècle la révolta ; tout n'était qu'asservissement, lutte, guerre et razzia dans les campagnes pour alimenter la traite d'esclaves. Elle traversa plusieurs pays, constatant avec émerveillement que tous les humains n'étaient pas identiques (certains étaient noirs, alors peut-être que ses ailes de coccinelle qu'elle prenait soin de cacher et sa petite taille n'étaient pas une aberration), mais aussi avec dégoût que la différence est une raison suffisante pour justifier l'humiliation, la déshumanisation, la torture, la captivité, la violence et la cruauté. Prise de nausées qui ne devaient s'arrêter que trente ans plus tard – nous étions alors en 1722 et Patricia avait 22 ans -, elle décida de fuir ce continent dans l'espoir de trouver un lieu où l'Humain ne serait pas si méprisable.

Elle remonta donc l'Afrique en longeant la côte Est, traversant ainsi l'Ethiopie, puis entra en Asie via le Yemen puis le Pakistan. Ses voyages ne confortèrent que mieux ses convictions ; l'être humain était mauvais, et elle ne faisait pas partie de cette espèce rongée jusqu'à la moelle par une volonté malsaine d'être supérieure. Malgré tout, cela ne l'empêcha pas de lier des amitiés plus ou moins sincères avec des gens simples, des paysans, des nomades, des troubadours ou des marchants. Pendant environ trente ans, elle parcouru le Pakistan, l'Inde et le Bangladesh, prodiguant des soins aux personnes qui en avaient besoin, faisant pousser les cultures des paysans, racontant ses histoires de France et d'Afrique à des enfants aussi curieux qu'attentifs. Elle fuyait les grandes villes et les humains puissants, préférant parfois passer plusieurs mois perdues dans la nature sauvage et profonde de cette Asie encore relativement préservée de l'expansionnisme Européen.

Et puis, un jour, alors qu'elle venait de rencontrer un groupe nomade d'artistes en tous genres, elle ouït d'une peuplade Sri-Lankaise composée quasi exclusivement de petits êtres ailés. Se gardant bien de révéler sa nature, elle n'eut alors pour seul but que de la rejoindre. But atteint au cours de l'été 1752.

C'est à partir de ce moment que la vie de Patricia devint simple et heureuse. Elle découvrait qu'elle n'était pas seule et par la même occasion son appartenance à l'espèce Fée. Elle apprit également qu'il existait d'autres espèces ; les sorciers, humains à pouvoirs, les elfes, les anges et les vampires. Émerveillée, la fée posa définitivement ses valises dans ce petit village Sri-Lankais peuplé d'une cinquantaine de fées, d'une dizaine d'humains comptant parmi eux plusieurs sorciers, de trois elfes, cinq anges et un vampire.

Elle tomba très vite amoureuse d'une belle fée mâle de couleur sable aux ailes de mouche. Cette fée, nommée Kasun Acaru était le fils de l'un des anciens fondateurs de cette paisible communauté, et jouissait de l'héritage ancestral de sa famille : un don de guérison particulièrement développé. Les deux fées se fréquentèrent plusieurs années, avant de s'unir, enfin, devant tout le village rassemblé. Pour l'occasion, car l'union de deux fées était un événement rare et festif, de nombreux humains habitant les villages environnants furent même conviés. La fête fut grandiose et le nouveau couple heureux.

Il ne fallut pas longtemps au couple pour donner naissance à une petite fille, qu'ils nommèrent Elise, en référence à l'une des amies d'enfance de Patricia qui s'était malheureusement éteinte lors de l'hiver 1708. La petite fée repoussa d'emblée toutes les limites de son héritage ancestral, émerveillant par ses dons de guérison jusqu'au plus ancien représentant de la lignée Acaru. Avant même de savoir marcher, la petite fée était capable de guérir des fractures, soigner des infections, et faire tourner en bourrique ses parents. L'aspect petit et fragile de l'enfant contrastait avec la grande taille et la carrure sportive de Patricia, mais cela exacerbait d'autant plus les instincts maternels de cette dernière. Totalement dévouée à sa fille, à son mari et à son peuple, Patricia commença à enseigner le français, mais aussi l'hindi, l'ourdou et le bengali à toute personne le désirant, qu'elle soit fée ou humaine, originaire du village ou non.

Le départ de sa fille pour l'Inde fut un déchirement pour cette mère aimante et dévouée, mais elle était fière que sa fille soit suffisamment puissante et courageuse pour parcourir le monde à la recherche de savoir. Elle continua donc, dans la joie et la bienveillance, à s'occuper de cette communauté qui grandissait au fil des ans.

Lorsque les troubles du XX ème siècle commencèrent au Sri-Lanka, Patricia chargea sa buse – dont elle venait d'apprendre la nature de totem – d'aller chercher sa fille, où qu'elle soit, pour l'informer de la situation. C'est avec joie qu'elle constata le retour d'Elise.

Les années qui suivirent furent toutefois éreintantes tant le nombre de blessés migrant dans le village pour fuir la guerre civile était important. Chaque fée, mais aussi chacun des elfes, des anges, des humains ou des sorciers présents dans le village donnaient le meilleur d'eux mêmes pour rassurer, protéger et soigner les réfugiés. Même Irhi, le vampire, faisait de son mieux. La situation du pays dégénérant, et les troubles se rapprochant dangereusement du village, Patricia pria Kasun et Elise de partir, mais ces derniers, contraints de par leur don sans pareil et leur conscience, ne purent s'y résoudre. La fée se plia donc à leur décision, et participa comme elle le pouvait malgré la faiblesse de son pouvoir de guérison.

Puis une nuit, ce fut la fin. Cela se déroula trop vite pour qu'elle ne comprenne. Elle était de garde, et voguait de maison en maison dans le but d'apaiser les souffrances les plus lourdes, lorsqu'elle entendit, au loin, un grondement se rapprochant. Elle ne comprit que trop tard de quoi il s'agissait, et déjà, des coups de feu fusèrent.

Et c'est ainsi que mourut cette fée française, après avoir traversé une vingtaine de pays pour fuir l'horreur humaine. Tuée par des hommes cupides attirés par le don extraordinaire de sa fille, méprisant toute autre forme de vie que la leur.

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